TRIBUNE. Devenue un argument marketing omniprésent, la longévité est aujourd’hui revendiquée par une multitude d’acteurs sans expertise scientifique réelle. Face à cette confusion, le docteur Christophe de Jaeger* appelle à distinguer les promesses commerciales d’une discipline médicale exigeante.
Christophe de Jaeger 13/06/2026 à 07:30 dans le JDD

Le terme « longévité » a longtemps fait peur. Synonyme de dépendance et de perte d’autonomie, il renvoyait à l’image de Jeanne Calment, doyenne des Français, mais grabataire bien plus que centenaire alerte. C’est précisément pour changer ce regard que la Société française de médecine et physiologie de la longévité a été créée, à une époque où le sujet intéressait peu de médecins et encore moins d’investisseurs.
La complexité des mécanismes de la sénescence, la rigueur des protocoles nécessaires, la lenteur des résultats étaient autant de raisons qui expliquaient le désintérêt du monde médical et financier pour ce champ pourtant fondamental.
Puis est arrivée la médecine anti-âge, importée des États-Unis, rapidement absorbée par l’industrie cosmétique française. Quand l’anti-âge a touché le fond, réduit à de la crème de nuit et des injections de façade, les experts en communication ont cherché un nouveau mot et ils ont trouvé le concept de longévité. Le terme a explosé dans le sillage de la pandémie de Covid-19, porté par une population soudainement attentive à sa santé et prête à consommer n’importe quelle promesse d’un vieillissement ralenti.
Résultat : une inflation incontrôlée d’experts autoproclamés en longévité, issus de formations express, de stages de naturopathie ou de quelques épisodes de podcast. Hier simple coach, simple nutritionniste ou responsable marketing, aujourd’hui spécialiste d’une discipline scientifique qui s’est construite sur plusieurs décennies de recherche. À Dubaï, des cliniques esthétiques ont simplement ajouté « longévité » à leur enseigne sans modifier une seule pratique ni progresser en compétences. Certes, un beau lifting rajeunit l’apparence de dix ans mais il n’ajoute certainement pas dix ans à l’espérance de vie.
Ce que la science dit vraiment
La médecine de la longévité est une spécialité à part entière, rigoureuse, exigeante, à la croisée de la physiologie, de la biologie cellulaire et de la clinique. Pourtant, ce que les réseaux sociaux, les cliniques esthétiques et les podcasts de bien-être prodiguent n’a souvent rien à voir avec elle. Elle ne se pratique pas avec une goutte de sang, un questionnaire en ligne ou une horloge épigénétique dont la validité scientifique reste très largement contestée. Elle repose sur des explorations physiologiques poussées, des biomarqueurs précis, des prises en charge individualisées construites dans la durée et des réévaluations régulières qui permettent d’ajuster les protocoles. La sénescence est un processus multifactoriel. Prétendre l’évaluer ou l’infléchir en quelques consultations légères relève soit de l’ignorance, soit de la malhonnêteté intellectuelle.
Le vieillissement bien maîtrisé, biologiquement, socialement, humainement,
est l’un des défis majeurs de ce siècle
L’objectif n’est pas cosmétique mais médical : augmenter significativement l’espérance de vie en bonne santé, soit avoir 80 ou 90 ans avec le corps et l’esprit d’un homme ou d’une femme de 50 ans, et demain la possibilité réelle d’atteindre 120 ans en restant autonome et actif. Ces perspectives ne relèvent pas de la promesse commerciale, elles sont le vrai horizon de cette discipline, étayé par des avancées scientifiques concrètes en biologie moléculaire, en immunologie et en physiologie du vieillissement. À condition, précisément, de la prendre au sérieux.
Un défi de civilisation qui exige des professionnels formés
Le vieillissement bien maîtrisé, biologiquement, socialement, humainement, est l’un des défis majeurs de ce siècle. La question ne se limite pas à l’individu qui souhaite vieillir mieux mais elle engage des enjeux de santé publique considérables, à une époque où les systèmes de soins sont structurellement sous-dimensionnés pour faire face au vieillissement des populations. Y répondre suppose des médecins physiologistes, des chercheurs aguerris, des protocoles validés et des suivis longitudinaux sérieux. Certainement pas des coachs reconvertis après une formation d’un week-end ni des influenceurs vendant des compléments alimentaires douteux.
La confusion actuelle n’est pas seulement ridicule, elle est dangereuse. Elle détourne le grand public de vraies prises en charge au profit de protocoles sans fondement scientifique, parfois entre les mains de personnes sans aucune qualification médicale. Elle fragilise aussi la crédibilité d’une discipline qui mérite d’être reconnue pour ce qu’elle est réellement. On ne va pas sur la Lune en trottinette. La médecine de la longévité mérite mieux que d’être le dernier accessoire marketing du moment.
